Le petit virus, grand pédagogue ? (III) – La mort de l’exception française ?, par Christian Vanneste.

La plus grande des illusions françaises tient dans un paradoxe : alors que l’identité française est submergée par la mondialisation des produits et des comportements, mondialisation tronquée d’ailleurs, car si les produits sont souvent chinois, les comportements sont toujours américains, avec une invasion du « globish » dans notre langue, comme si une idée était plus claire et plus forte « in English », les discours officiels, eux, continuent à souligner l’exemplarité française, l’exception française que le monde entier nous envie, éperdu d’admiration pour le pays des droits de l’homme. Ainsi, en était-il de notre système de santé ! Le Covid-19 nous a réveillés au beau milieu de ce vieux rêve.

Certes, l’accès aux soins est regardé avec beaucoup d’intérêt par les étrangers qui viennent se faire soigner gratuitement grâce à l’AME ( Aide Médicale d’Etat). Celui-ci constitue une véritable « préférence étrangère » puisque un immigré clandestin, sans titre de séjour, est soigné dans des conditions dont un Français ne bénéficie pas : couverture totale sans avoir contribué à la dépense par ses impôts ou ses cotisations ! En revanche, on se rend compte que notre système de santé est loin d’être le meilleur du monde. Il jouit toujours de son héritage et de ses traditions, ses praticiens déploient en ce moment même des trésors de dévouement, de courage et de compétence, mais les faits sont là : la France, loin de faire mieux que les autres, se situe plutôt parmi les pays les moins performants, avec des chiffres qui suivent ceux de l’Italie d’une dizaine de jours, alors que l’Allemagne, qui copie la stratégie de la Corée du Sud, obtient de bien meilleurs résultats.

Cette déconvenue tend à générer une grande nostalgie socialiste de la dépense publique en faisant porter la responsabilité du désastre sur les économies qui auraient affaibli la protection sanitaire des Français. Il faudrait donc, là-aussi, plus d’Etat ! C’est un contre-sens ! Le problème de l’Etat en France, c’est celui de l’obésité : la graisse inutile, nuisible, étouffe les muscles et le coeur. L’accumulation des technostructures, le poids de la bureaucratie augmentent la dépense improductive tandis que les outils efficaces, les muscles, s’affaissent et que le coeur, le courage qui doit animer les acteurs, les soignants, les policiers, les soldats, risque de s’anémier. La décentralisation a multiplié les strates administratives redondantes qui se sont empressées de recruter des fonctionnaires superflus. L’Etat central a collectionné les fromages destinés à accueillir les copains du pouvoir, brillants énarques parisiens en mal de fonctions superbement rémunérées, tandis qu’il supprimait des emplois de proximité beaucoup plus utiles, dans les hôpitaux, les écoles ou les commissariats. La dépense publique, et les impôts qui ne la financent qu’en partie, devraient être diminués, mais en les orientant vers ce qui est opérationnel. L’addition des organes de décision et de contrôle n’a pas permis de prévoir l’arrivée de la pandémie en France, ni de préparer le pays à la recevoir. Elle entraîne parfois au contraire des blocages et des contre-ordres qui ralentissent l’action et ruinent son efficacité. C’est l’appareil nécessaire aux tests commandé par le médipôle de Tours, et réquisitionné par la Préfecture, c’est le bus transportant huit malades de Reims à Tours obligé de rebrousser chemin sur injonction de l’ARS, parce que le PC de crise de Paris, à la DGS, n’a pas donné son feu vert. Alors qu’on perçoit beaucoup d’improvisations dynamiques à la base, un carrossier qui fournit des masques à des médecins, des clients qui leur en apportent, des entreprises qui en fabriquent, en commandent ou offrent les leurs, pris sur les réserves, au sommet là où l’organisation devrait régner, c’est bricolage dans la gestion et cafouillage dans la communication. Les mensonges d’Etat sur l’utilité des masques ou l’étendue des tests pour cacher le retard et la pénurie, le « cinéma », comme disent les Suisses, du transfert des malades par avion pour dissimuler l’insuffisance des lits et des respirateurs, l’incroyable polémique sur l’hydroxychloroquine, sont autant de variations sur le thème du « mal français », celui d’un Etat centralisateur, imprévoyant et néanmoins dirigiste. On sait très bien que l’application des 35 heures en dehors des entreprises de production capables d’accroître leur productivité, dans le service public notamment, a puissamment surchargé et désorganisé l’hôpital.

Alors, en dehors des conférences technocratiques quotidiennes de M. Salomon qui nous inondent de chiffres pour créer l’illusion de la maîtrise, c’est depuis trois semaines gestion du désarroi et panique à bord. Lors de la première, le 24 Janvier, Mme Buzyn déclarait : » Pour la France, les analyses de risques d’importation sont modélisées régulièrement par des équipes de recherche. Le risque d’importation de cas depuis Wuhan est modéré, il est maintenant pratiquement nul parce que la ville est isolée. » Depuis elles servent à établir les courbes montantes des malades et des décès. L’Etat-stratège qui avait annoncé que la guerre n’aurait pas lieu en est à faire le bilan quotidien de ses victimes. Or, celui-ci révèle, lorsqu’on le compare à celui de la Corée du Sud ou de l’Allemagne, l’inanité d’une stratégie absurde qui a consisté à isoler les gens chez eux plutôt que de les protéger les uns des autres par des masques, parce qu’il n’y avait pas de masques et qu’on ne voulait pas le dire. Cette politique de Gribouille aura deux conséquences désastreuses : la mise en sommeil de notre économie et celle de nos libertés. L’Etat-stratège est en déconfiture et l’Etat de droit en sommeil.

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